Jaques Vuaridel

Jaques Vuaridel – un parcours atypique

 

 

 

Mon livre, publié en mai 2017, contient un fait divers intitulé « James Waridel, brasseur en faillite » (pp 102-103). Que de changements depuis lors ! La date de naissance de Jaques-James Vuaridel est maintenant connue, ainsi que la date de son émigration, des enfants lui sont connus, son lieu de résidence, etc.

Les registres de la Justice de Prahins, consultés dans l’intervalle, le mentionnent à plusieurs reprises, notamment lors de redditions des comptes par ses tuteurs ; ils transcrivent même une lettre de sa part en 1781, depuis Londres, indiquant comment il veut que l’on administre ses biens.

Ces éléments nouveaux, ainsi que des actes de vente de terrains en 1755 du Fonds Claude Waridel, m’ont décidé à me lancer dans la rédaction d’un article assez conséquent (18 pages) pour la RVGHF (Revue vaudoise de Généalogie et d’Histoire des Familles). Mon article paraîtra dans le courant de 2020 dans la RVGHF 2019 ; il s’intitule : « Jaques Vuaridel – Portrait d’un Vaudois à Londres ».  Voici un extrait de la préface qui le présente :

[…] Londres est au centre de la contribution de Marc Varidel. À travers la figure et le parcours de Jaques Vuaridel, parti du petit village de Prahins, l’auteur relate les pérégrinations de cet homme simple et démontre les possibilités offertes par la grande ville pour un immigré sans fortune particu­lière. Cette trajectoire apporte, à travers cet exemple, une contribution importante pour l’histoire de l’émigration au XVIIIe siècle.

 

Le présent article va donner, plus simplement, un aperçu de mes nouvelles découvertes, retracer l’histoire de Jaques Vuaridel et se terminer par les questions qui restent à résoudre !

Petite biographie de Jaques Vuaridel

 

1706  naissance, et baptême le 7 février

1710  4 ans, décès de son père, et mise sous tutelle

1723  16 ans, « commence à avoir de la connaissance »

1726  20 ans, probable émigration, avant 1731 dans tous les cas

1734  28 ans, mariage avec Ann Terrier, à Londres

1735  29 ans, maître distilleur ; naissance de son premier enfant

1744  38 ans, second mariage à Londres, avec Catherine Papineaux

1754  48 ans, déclaré en faillite dans la London Gazette ; brasseur

1755  49 ans, vente de deux terrains à Prahins

1757  51 ans, troisième mariage avec Elizabeth Deakon, à Londres

1779  73 ans, en service à Londres

1781  75 ans, dernier signe de vie, lettre de Londres

 

Comme on le voit ci-dessus, le début de la vie de Jaques est maintenant plus clair pour nous. La date de son baptême, le 7 février 1706, avait passé inaperçue car le registre ne comportait que les prénoms Elie Philippe Vuaridel, mais l’étude des parrains m’a permis de l’identifier comme étant le Jaques Vuaridel dont il sera question par la suite ! En effet, le premier parrain est Jaques Elie Favre ; le second est Philippe Degex. Selon les usages de l’époque les parrains étaient choisis en fonction du nom qu’on voulait donner à l’enfant (ou l’inverse !). Le pasteur de Donneloye, rédacteur du registre, aura omis le prénom Jaques lorsqu’il rédigea sa notice, mais il ne fait aucun doute que nous avons ici Jaques Elie Philippe Vuaridel, baptisé le 7 février 1706, et donc né quelques jours ou semaines plus tôt (on attendait parfois quelques semaines pour s’assurer que l’enfant vivrait).

Orphelin de père à 4 ans, sa mère le place assez vite chez son propre frère, Jonas Jaquier, qui devient le premier tuteur de Jaques ; en effet, sa mère se remarie assez rapidement et demande qu’on nomme un tuteur ; ce sont les registres de la Cour de Justice de Prahins qui nous l’apprennent. Mais la date de son mariage et le nom de son second époux restent inconnus (les registres de mariage de Donneloye ne commencent qu’en 1714).

Un début de vie pas facile, donc. En 1723, il a alors 16 ans, son nouveau tuteur Jean Samuel Vuaridel, oncle paternel, confirme à la Justice que son protégé « commence par la grâce de Dieu à avoir des connaissances » ; il demande donc que la tutelle soit levée. La Justice l’autorise, mais demande à l’ancien tuteur de fonctionner comme « conseiller », avec le sieur officier Degex, soit Philippe Degex.

Emigration

Nous ne connaissons pas encore la date précise de son émigration, mais elle a certainement lieu fin 1730 ou début 1731; en effet, un ajout dans le procès-verbal de la séance de justice du 15 février 1736 précise que Philippe Degex a été « établi le 24 8bre 1730 par Hon. Jaques Vuaridel, ff David, qui est à présent en Angleterre, pour administrer ses biens ». Il est fort probable que Jaques Vuaridel ait nommé son administrateur avant son départ. Pour confirmer un départ courant 1730, nous avons encore, dans le registre de la cour de justice de Prahins et Chanéaz, une pièce intéressante à verser au dossier : une annotation en marge du rapport du 18 avril 1731 concernant les biens de feu Jonas Jaquier (l’oncle nommé plus haut, premier tuteur) nous apprend que le fils de ce dernier, Abram Jaquier – un cousin de Jaques, donc – avait des dettes envers lui, contractées à Londres, pour un montant de 65 écus blancs.

Les prochaines étapes m’étaient déjà connues : 3 mariages, maître distilleur et formateur d’apprentis, puis faillite en 1754. Par contre, aucun enfant n’était apparu. Mes recherches récentes m’ont permis de lui attribuer 3 enfants, dont un a peut-être survécu.

Famille

De sa première union avec Anne Terrier est né James John, le 13 mai 1735, baptisé le 8 juin de la même année. Aucun autre acte découvert en ce qui le concerne ; ni décès, ni mariage. Peut-être une série de mentions comme « whiting maker » (fabricant de produits de blanchisserie), entre 1765 et 1774, à propos d’un dénommé James Varidel habitant le quartier de Christ Church, pourraient-elles concerner James-fils ;  James-père est mentionné à plusieurs reprises comme brasseur, encore en 1760. Le quartier d’habitation est le même ; père et fils pourraient avoir vécu sous le même toit ; il n’est pas exclu cependant que le père – le Jaques de notre article – ait changé de profession. Le mystère subsite donc !

De sa troisième union, avec Elisabeth Deakon, il a eu des jumeaux, James et Ann, qui, malheureusement sont décédés peu après la naissance. La fille, Ann, née en octobre 1759, est décédée le 6 janvier 1760, soit à l’âge de 3 mois ; son frère, James, a vécu une année ; son décès est enregistré le 12 octobre 1760.

Vente de biens

Un nouvel élément, qui suit sa faillite de 1754, est la vente de deux terres à Prahins. Le fonds Claude Waridel contient cinq documents originaux de 1755, dont deux parchemins, qui concernent cette vente. Je reproduis ici l’obligation hypothécaire signée par les acheteurs, Samuel et Salomon Vuaridel, petits-neveux de Jaques Vuaridel  (l’article à paraître reproduit l’acte de vente et la « laudation » [autorisation])

Solvi l’intérêt

De 1755,

1756, 57

58, 59

1760

L’an mille sept cent cinquante cinq, et le dix-septième jour du mois de janvier, par devant le notaire soubsigné, et en présence des témoins sous-nommés, se sont personnellement constitués et établys les honnêtes Samuel et Salomon Vuaridel, frères, de Prahin ; lesquels de leur bon gré ont confessé devoir justement au sieur Phillippe Degex, Justicier dudit Prahin, ainsy qu’administrateur des biens d’honn[ête] Jaques, ffeu David Vuaridel dudit Prahin qui est présentement dans les pays étrangers, assavoir la somme de trois cent cinquante sept florins, six sols, qui dérivent pour le prix non payé de l’acquis que lesdits débiteurs ont fait dudit Sr Phillippe Degex au nom qu’il agit, d’une pièce de terre sise ledit Prahin lieu dit Devant le Bois à la fin de la Condémine pour semer environ 6 q[uarter]ons, jouxte la terre des hoirs de feu le sieur Jacob Degex, lieut[enant|, d’orient, et le commun d’occident ; item d’une autre pièce de terre sise rière ledit lieu à la fin de Curson dit Sirisiez, pour semer environ cinq q[uarter]ons, jouxte la terre dudit Phillippe Degex au nom de sa femme, d’orient, celle de Gabriel Jaquier d’occident. Les actes de vente des susdites pièces stipulés par le soussigné cejourd’huy et quoy que la confession ÿ soit insérée d’en avoir receu le payement nonobstant si être que lesdits Vuaridel frères ont promis de payer la susdite somme de trois cent cinquante sept florins six sols en dégrave auprès d’honn[ête] Gabriel Gallandat de Rovray, habitant, avec l’intérêt dès ce jour, sous l’obligation de leurs biens et sous la spéciale hypothèque des susdites pièces acquises qui resteront icy engagées jusques à entier payement. Fait et passé audit Prahin sous les autres clausules requises, en la présence des honn[êtes] Samuel, fils de Pierre Collon de Prahin, et Jean David Curchod de Sugniens, témoins.

[paraphe] E. Jaquier

Deux ou trois remarques seulement sur ce document (j’ai partiellement modernisé l’orthographe, tout en gardant quelques éléments pittoresques de l’original): à gauche l’annotation marginale qui atteste du paiement des intérêts (Solvi = j’ai payé ; inscription faite par un des acheteurs) jusqu’en 1760, année où, probablement, les acheteurs ont soldé leur dette en versant le capital.  On note également la mention « dans les pays étrangers » concernant Jaques Vuaridel.

La photo ci-dessous montre à peu près l’endroit où se trouvait la deuxième terre mentionnée : A la fin du Curson, au Sirisiez (Au Cerisier), à peu près où se trouve le champ de colza. L’aspect des champs était bien sûr très différent, les terres ayant été regroupées en champs larges lors du remaniement parcellaire de 1964. Sur la gauche,

la bande boisée fait limite avec le territoire de la commune de Molondin.

Dernier signe

Le dernier élément nouveau est la lettre de Jaques Vuaridel parvenue à la Justice de Prahins (ACV, cote Bit 331, folios 3 à 14), dans un dossier d’une dizaine de pages contenant les comptes de son tuteur et différents rapports et procuration à un nouveau tuteur. La lettre est datée du 22 mai 1781 ; la séance de la Cour de Justice date du 21 juillet de la même année.

 

Londres, ce 22e May 1781 

Monsieur le Châtelain Durussel,

Je prens l’occasion de Mr David Vallon de Mollondin de vous faire tenir la présente et vous prie de grâce de remercier messieurs de l’honorable Justice de ma part pour tous les bons soins qu’ils ont eu pour moi depuis l’année 1710 qu’ils ont été mes gardiens pour me choisir des tuteurs ; à présent j’ai l’âge de soixante & quinze ans ; je me trouve capable par la grâce de Dieu de me savoir conduire moi-même, ainsi que j’ai trouvé à propos de donner une procure à Mr David Vallon de Mollondin de agir comme bon il le trouvera à propos et convenable ; votre assistance pour le restant de mes intérêts de ce qu’il m’est dû, vous pouvez croire que cela me fera plaisir et que je m’offre à vos services à tout ce qui me sera possible.

De votre très humble serviteur

Jaques Waridel

1781

 

 

Le prononcé de cette séance de Justice a la teneur suivante : « Messieurs de cette noble Justice ayant entendu la lecture des lettres et procure produites et considéré que ledit Jaques Vuaridel est âgé d’environ 75 ans, qu’il a un établissement avantageux à Londres et que selon toutes les apparences il ne reviendra pas au pays, ils ont accordé au Sieur tuteur son déport et consentent que le Sieur Vallon puisse retirer du dit tuteur 388 Fl 6s. qui sont le solde de ses comptes approuvés ci-dessus, et se nantir en outre de tous les autres biens du dit Vuarridel (sic) pour en disposer à forme de la susdite procure et selon l’ordre de son constituant. Ordonnant en conséquence que les dittes lettres & procure soient ici ténorisées pour y avoir recours au besoin ».

Tout en remerciant celui qu’on appellerait aujourd’hui le président du Tribunal d’avoir fait consigner la lettre de notre Jaques Vuaridel, je conclus en rappelant les éléments qui font que l’enquête n’est pas terminée !

 

  • Il faudra élucider encore le mystère de son premier fils James John ; est-il celui qui devient fabricant de produits de blanchiment ? Son fils s’est-il lui-même marié ?
  • La date exacte d’émigration ne nous est pas encore connue, non plus que les circonstances de sa faillite
  • L’évolution précise des activités professionnelles de Jaques, en particulier sa situation en 1781 qui fait dire à la Justice de Prahins qu’il a « un établissement avantageux à Londres ».
  • La date de décès de Jaques Vuaridel manque aussi pour « clore le dossier » !